La fête du Travail au Canada n’a pas commencé comme une célébration. Elle a commencé comme une grève qui a échoué.
En avril 1872, des imprimeurs de Toronto ont cessé le travail pour réclamer une journée de neuf heures, alors que la norme était de douze heures par jour, six jours par semaine. Leurs employeurs les ont fait arrêter en vertu de lois sur le complot qui traitaient l’organisation syndicale comme un acte criminel. La grève n’a pas obtenu la journée de neuf heures. Mais le spectacle de dirigeants syndicaux menottés a fait basculer l’opinion publique, et le gouvernement du premier ministre John A. Macdonald y a vu une occasion. En quelques mois, le Parlement a adopté la Loi sur les syndicats ouvriers de 1872, légalisant l’activité syndicale dans tout le pays. Une grève perdue avait produit un droit protégé.
Vingt-deux ans entre le défilé et la loi
Ce qui a suivi n’a pas été une victoire unique, mais une lente construction institutionnelle. Les travailleurs de Toronto et d’Ottawa ont tenu des défilés annuels tout au long des années 1870 et 1880 pour souligner le Mouvement des neuf heures. Un défilé tenu à Toronto en juillet 1882 était si imposant qu’un dirigeant syndical américain témoin de l’événement, Peter J. McGuire, est rentré chez lui organiser un défilé semblable à New York en septembre de la même année, un événement aujourd’hui reconnu comme la première fête du Travail américaine.
La reconnaissance fédérale canadienne n’est venue qu’en 1894. Une commission royale l’avait recommandée dès 1889. Les pressions syndicales l’ont fait adopter par le Parlement sous le premier ministre John Sparrow David Thompson, et la sanction royale est survenue en juillet, fixant la fête du Travail au premier lundi de septembre. Les États-Unis ont suivi la même année sous la présidence de Grover Cleveland.
Ce que montrent réellement les heures travaillées
Les estimations des heures annuelles moyennes travaillées au Canada traduisent cette patience en chiffres plutôt qu’en simples dates. Les travailleurs affichaient en moyenne environ 2 845 heures par année en 1870, un nombre qui a même augmenté jusqu’au tournant du siècle avant qu’un déclin soutenu ne s’amorce après 1913. En 1938, la moyenne était tombée sous 2 220 heures. Elle a continué de reculer pendant les décennies d’après-guerre, pour atteindre environ 1 731 heures en 2023, une baisse de près de quarante pour cent par rapport au niveau de référence de 1870.
Aucune loi unique du Parlement n’a produit cette courbe. Elle résulte de l’effet cumulé du Mouvement des neuf heures, d’un mouvement des huit heures survenu des décennies plus tard, de la négociation collective, des lois sur les normes du travail et de l’évolution de la structure économique, chaque facteur abaissant un peu plus la ligne et consolidant l’acquis une fois obtenu.
Les données d’avant 1950 proviennent d’enquêtes sur les salaires et les heures compilées par Huberman et Minns ; celles d’après 1950 sont tirées de la Penn World Table. La ligne de référence indique l’équivalent en heures annuelles de la semaine de neuf heures, six jours réclamée par les grévistes de 1872.
La discipline qui survit au combat
Ce que les imprimeurs de 1872 partagent avec quiconque bâtit aujourd’hui un plan de retraite n’est pas la revendication précise. C’est la volonté d’accepter un gain modeste et vérifié maintenant en échange d’un gain plus important obtenu sur des décennies. Les travaux de Richard Thaler et Hersh Shefrin sur la maîtrise de soi décrivent cela comme la négociation constante entre le soi impulsif du présent et le soi patient du long terme. Le mouvement ouvrier a institutionnalisé cette patience à l’échelle d’un pays. Un plan financier discipliné demande à chaque client de faire la même chose à bien plus petite échelle, en maintenant une stratégie pendant un mauvais trimestre pour obtenir une meilleure décennie.
Les Canadiens ont bâti une bonne partie de leur identité nationale sur la volonté de continuer à travailler dans des conditions difficiles, des économies de ressources aux hivers rigoureux jusqu’au long labeur de bâtir une entreprise à partir de rien. La fête du Travail existe précisément parce que cette endurance n’a jamais été destinée à être illimitée ou sans contrepartie. Aujourd’hui marque la pause que des générations de négociations ont méritée. Profitez-en.